Interpellation: La nécessité d’un développement et d’une utilisation sûrs et productifs de l’intelligence artificielle
Ayant donné préavis le 28 mai 2025 : Qu’elle attirera l’attention du Sénat sur la nécessité d’un développement et d’une utilisation sûrs et productifs de l’intelligence artificielle au Canada.
— Honorables sénateurs, l’intelligence artificielle est l’une des technologies les plus révolutionnaires de notre histoire. Qu’il s’agisse d’améliorer les soins de santé, de promouvoir l’innovation dans des secteurs comme l’éducation, la culture et la défense, ou d’offrir de nouvelles possibilités dans nombre de domaines comme la recherche scientifique et la sécurité nationale, l’intelligence artificielle pourrait changer notre mode de vie, nos méthodes de travail et nos interactions. L’intelligence artificielle a déjà commencé à transformer de nombreux aspects de notre société grâce à l’automatisation et à la résolution avancée de problèmes. Les effets de l’intelligence artificielle se font sentir partout. Cependant, à mesure qu’elle devient une partie de plus en plus intégrale de nos vies, nous devons prendre conscience de ses risques potentiels. Ce n’est pas un outil que nous pouvons contrôler facilement. Si nous ne prenons pas les précautions nécessaires, l’intelligence artificielle — ou IA —pourrait causer des dommages considérables à certaines communautés et à la société dans son ensemble.
Par exemple, Geoffrey Hinton, le « parrain de l’intelligence artificielle », a averti que nous entrons dans une ère où les machines pourraient surpasser l’intelligence humaine. Il décrit l’IA comme une création accidentelle née d’erreurs humaines et fait état de graves préoccupations, telles que les informations trompeuses et les préjugés dans les pratiques d’embauche et le maintien de l’ordre. Ce ne sont là que quelques exemples des risques que nous, en tant que décideurs, devons prendre en considération.
L’intelligence artificielle n’est ni bonne ni mauvaise en soi; c’est un outil. Ses effets sur la société seront déterminés par la façon dont nous choisirons de la réglementer, de la développer et de l’utiliser. C’est pourquoi il est essentiel d’agir dès maintenant. Nous avons déjà pris du retard dans la compréhension totale et la gestion de cette technologie en rapide évolution.
Chers collègues, cette interpellation nous rappelle que nous devons absolument faire preuve de leadership en relevant les défis posés par l’IA, tout en tirant profit de son énorme potentiel. Nous ne pouvons pas nous permettre de répéter les erreurs commises avec les médias sociaux, où on les a laissés croître à un rythme effréné sans aucun garde-fou, ce qui a eu des conséquences imprévues sur notre démocratie, notre culture et la santé publique.
En tant que sénateurs, nous avons le devoir de protéger les Canadiens contre ces risques tout en orientant le développement de l’IA vers des résultats qui servent l’intérêt public. Il s’agit non seulement d’une priorité nationale, mais aussi d’une responsabilité mondiale, et le Canada peut et doit faire entendre sa voix pour façonner l’avenir de la gouvernance de l’IA.
Dans mon discours ce soir, je commencerai par parler du Rapport international sur la sûreté de l’IA et des développements récents dans le secteur canadien de l’IA. J’aborderai ensuite la manière dont l’IA est envisagée à l’échelle mondiale, en m’intéressant plus particulièrement aux conclusions du Sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle de Paris.
L’une des publications incontournables pour nous guider dans ce paysage en pleine évolution est le Rapport international sur la sûreté de l’IA, qui est dirigé par Yoshua Bengio, une figure mondiale de premier plan dans le domaine de la recherche sur l’IA ici au Canada. Ce rapport constitue une ressource essentielle pour comprendre les risques mondiaux associés à l’IA, notamment les cybermenaces, la mésinformation, les perturbations du marché du travail et le potentiel d’utilisation de l’IA à des fins militaires.
Les auteurs du rapport notent ce qui suit : « Les responsables des politiques publiques doivent arriver à créer des cadres réglementaires souples et résistants aux changements technologiques au fil du temps. » Ils ajoutent : « Un débat scientifique et public constructif sera essentiel pour permettre aux sociétés et aux responsables des politiques publiques de faire les bons choix. »
Ce sentiment souligne l’importance d’un dialogue continu et d’une réglementation souple afin de garantir que l’IA se développe de manière à maximiser ses avantages tout en minimisant ses risques.
Le rapport met également en garde contre le danger de voir le développement de l’intelligence artificielle se concentrer dans quelques pays, comme les États-Unis et la Chine, ce qui pourrait entraîner un déséquilibre mondial dans le leadership en matière d’intelligence artificielle. Il souligne le besoin urgent d’une collaboration internationale et d’évaluations complètes des risques pour s’assurer que l’intelligence artificielle ne dépasse pas notre capacité à la réglementer.
Alors que nous envisageons le rôle du Canada dans le développement de l’intelligence artificielle, le Rapport international sur la sûreté de l’IA nous offre un cadre essentiel que nous pouvons prendre en compte dans notre réflexion sur la manière de gérer l’intelligence artificielle. Il nous encourage à adopter une perspective mondiale sur la sécurité de l’intelligence artificielle tout en tenant compte des priorités nationales.
Je souhaite mettre en lumière quelques-uns des progrès récents réalisés ici au Canada. En novembre 2024, le Canada a pris une décision importante en lançant l’Institut canadien de la sécurité de l’intelligence artificielle. L’institut recevra un budget initial de 50 millions de dollars sur cinq ans dans le cadre d’un investissement de 2,4 milliards de dollars, annoncé dans le budget fédéral de 2024, qui comprend un projet de loi sur l’intelligence artificielle et les données et le Code de conduite volontaire visant un développement et une gestion responsables des systèmes d’IA générative avancés.
En avril 2024, l’ancien premier ministre Justin Trudeau a annoncé un investissement de 2,4 milliards de dollars pour développer le secteur de l’intelligence artificielle au Canada. Cela comprend la Stratégie canadienne sur la capacité de calcul souveraine pour l’IA, qui prévoit 700 millions de dollars pour construire et développer des centres de données, 300 millions de dollars pour aider les petites et moyennes entreprises à assumer les coûts des ressources informatiques utilisant l’IA et 1 milliard de dollars pour améliorer le calcul à haute performance pour les chercheurs universitaires.
Plus récemment, en mars 2025, la présidente du Conseil du Trésor a dévoilé la toute première stratégie du Canada en matière d’intelligence artificielle pour la fonction publique fédérale. Cette stratégie, qui sera mise à jour tous les deux ans, vise à améliorer les opérations et les services gouvernementaux en veillant à une utilisation sûre, éthique et responsable de l’intelligence artificielle. Elle comprend des objectifs comme la création d’un centre d’expertise en intelligence artificielle, l’assurance de la sécurité des systèmes d’intelligence artificielle, la promotion du développement des talents et celle de la transparence et de la responsabilité.
Comme chacun le sait, le premier ministre Carney a récemment nommé l’honorable Evan Solomon à titre de tout premier ministre responsable de l’intelligence artificielle et de l’innovation numérique. Hier, le ministre Solomon a prononcé son premier discours public lors de la Conférence Canada 2020, où il a présenté les piliers de la stratégie du Canada pour l’industrie de l’intelligence artificielle : premièrement, développer l’intelligence artificielle; deuxièmement, adopter l’intelligence artificielle dans tous les secteurs; troisièmement, renforcer la confiance dans l’intelligence artificielle grâce à une réglementation visant à protéger les données et la vie privée; et quatrièmement, assurer la souveraineté du Canada en matière d’intelligence artificielle pour la défense et la sécurité. J’ai hâte de connaître les détails du plan du gouvernement Carney concernant l’intelligence artificielle au fur et à mesure qu’il prendra forme.
Chers collègues, compte tenu de la dynamique actuelle dans ce domaine, nous avons, en tant que sénateurs, la responsabilité d’examiner attentivement les stratégies et les investissements proposés. Nous devons nous demander s’ils servent véritablement les intérêts de tous les Canadiens et réfléchir sérieusement à leurs répercussions à long terme. Nous aurons ainsi l’occasion de poser les bonnes questions et d’envisager la voie à suivre.
Pour comprendre la place de l’intelligence artificielle au Canada, nous devons tenir compte du contexte mondial. Le monde évolue rapidement et de nombreux pays vont de l’avant avec des initiatives en matière d’intelligence artificielle. En février 2025, la France et l’Inde ont accueilli le Sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle à Paris, où des dirigeants, des experts et des chercheurs ont discuté de l’avenir de l’intelligence artificielle. Le sommet s’est concentré sur cinq grands thèmes : l’intelligence artificielle au service de l’intérêt général, l’avenir du travail, l’innovation, la confiance et la gouvernance mondiale. Cependant, un domaine essentiel n’a reçu qu’une attention limitée : la gouvernance de l’intelligence artificielle.
Au sommet, le vice-président américain Vance a fait part de ses inquiétudes quant au risque qu’une réglementation excessive n’entrave l’innovation, faisant valoir que les pays démocratiques pourraient se retrouver à la traîne par rapport aux pays autoritaires, qui imposent moins de restrictions. Il s’agit là d’un débat crucial qui met en évidence les clivages et les nuances qui existent à l’échelle mondiale dans ce domaine. Certains partisans d’une réglementation stricte pour protéger la société font passer les intérêts économiques avant la gouvernance. Toutefois, beaucoup sont d’opinion mitoyenne, souhaitant tirer avantage de la prospérité qui pourrait accompagner l’intelligence artificielle d’une manière qui respecte nos valeurs démocratiques, notamment les droits de la personne, l’inclusivité et la primauté du droit.
Malgré ces différences, 62 pays, dont le Canada, ont signé la Déclaration sur l’intelligence artificielle durable et inclusive pour la population et la planète issue du Sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle. Cet engagement à faire en sorte que l’intelligence artificielle soit développée de manière responsable reflète notre devoir commun de faire face aux défis que pose l’intelligence artificielle. Toutefois, les États-Unis et le Royaume-Uni ont choisi de ne pas signer la déclaration, invoquant, comme raison, le libellé trop restrictif et des préoccupations concernant les cadres de gouvernance. Cette dissidence met en évidence le fait que même parmi les pays habituellement alliés, les opinions divergent à l’égard de l’intelligence artificielle.
En même temps, en janvier dernier, le président des États-Unis, M. Trump, a annoncé un investissement de 500 milliards de dollars dans des projets d’infrastructure du secteur privé liés à l’intelligence artificielle, projets dirigés par des entreprises telles qu’OpenAI, Oracle et SoftBank. La Commission européenne a également promis d’investir plus de 200 milliards d’euros dans l’intelligence artificielle et l’innovation dans le domaine numérique. Le président de la France, Emmanuel Macron, a annoncé un projet d’investissement de 109 milliards d’euros dans l’intelligence artificielle, notamment dans de nouveaux centres de données.
Ces investissements mondiaux rapides montrent à quel point il est urgent de se pencher sur l’importance croissante de l’intelligence artificielle et la nécessité de déployer des efforts coordonnés à l’échelle mondiale pour la réglementer. Sans normes et sans coopération nationales et mondiales coordonnées, nous risquons de laisser les marchés mondiaux diriger le développement de l’intelligence artificielle sans supervision, ce qui peut être au détriment du bien public. Cela souligne l’importance de tenir ici, au Canada, des discussions cruciales sur la manière dont on laissera la priorité à la réglementation, à la transparence et aux droits de la personne dans le développement de l’intelligence artificielle, tout en restant un acteur clé dans la course mondiale à l’intelligence artificielle.
Dans le contexte de ces mouvements mondiaux, la présente interpellation nous offre une occasion unique d’évaluer les répercussions de l’intelligence artificielle sur notre avenir, ici, au Canada. Si nous voulons demeurer en tête de peloton dans la course mondiale à l’intelligence artificielle, nous devons axer nos efforts sur la réglementation, la transparence et les droits de la personne. Pour maximiser les avantages de l’intelligence artificielle au Canada, nous devons prendre les devants afin d’être en mesure de déterminer et de créer notre propre écosystème d’intelligence artificielle — non pas un écosystème inondé de produits et de technologies que nous ne pouvons pas contrôler, mais un écosystème où nous établissons des normes et des règles pour garantir que les technologies sont sûres, justes, de haute qualité et proviennent de pays qui partagent nos valeurs démocratiques. Une réflexion approfondie doit guider la croissance de l’intelligence artificielle. Nous ne devons pas laisser les forces du marché ou les priorités gouvernementales diriger son développement sans supervision. La réalité est que les décisions que nous prenons aujourd’hui façonneront l’avenir de l’intelligence artificielle pour des générations.
Dans le rapport sur la sécurité de l’intelligence artificielle intitulé International AI Safety Report, Yoshua Bengio, un des chercheurs prééminents en matière d’intelligence artificielle au Canada, affirme que « l’IA ne nous est pas imposée; ce sont les choix que font les humains qui déterminent son avenir ». Cette citation résume bien l’urgence de la situation et la responsabilité qui nous incombe en tant que décideurs. Parlant de responsabilité, Yoshua Bengio vient de lancer un organisme à but non lucratif nommé LoiZéro, dont l’objectif est de réunir des chercheurs de classe mondiale du domaine de l’intelligence artificielle afin de trouver des solutions techniques pour la création de systèmes d’intelligence artificielle sécuritaires. Les entreprises du genre montrent que nous devons prendre des décisions délibérées et éclairées visant à prioriser la sécurité publique et les avantages pour la société.
Si l’avenir de l’intelligence artificielle demeure incertain, une chose est sûre : la trajectoire qu’elle suivra dépendra des décisions que nous prenons. Nous avons le pouvoir d’orienter cette technologie de façon à ce qu’elle favorise le progrès et de limiter les risques qui y sont associés. Il est important de garder en tête que la confiance et la sécurité favoriseront la productivité...